
Si Lénine a écrit en 1901 un ouvrage intitulé « Que faire ? », la France insoumise (LFI) publie en 2026 un opuscule (de 85 pages tout de même) appelé « Comment faire ? ». Il faut prendre le temps de le lire puisqu’il s’agit d’un texte qui veut présenter les soubassements théoriques de LFI. Jean-Luc Mélenchon a toujours cherché à présenter ses orientations en s’appuyant sur des concepts et de nombreuses notions théoriques avec les évolutions de la société. Néanmoins ses nouveaux écrits ne sont aos sans poser de problème. Et je me propose de revenir sur quelques-uns des points abordés dans la brochure « Comment faire ? ». (1)
Pour tout marxiste qui se respecte, la politique est une pratique humaine articulant théorie et pratique pour transformer le réel. Citons Marx : « les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer » (1). On parle alors de « praxis » : une théorie de la pratique. Le rôle de la théorie c’est donc d’aider à analyser une situation et d’en définir une pratique pour transformer le réel. Puis il s’agit de confronter la pratique à la théorie…et réajuster alors le cadre théorique si nécessaire. Et non pas : définir une « théorie » pour justifier une pratique.
Savoir déceler ce qui est nouveau, ce qui change. Sans pour autant oublier les leçons du passé. Quand LFI écrit : « tout est nouveau sous nos yeux » (Page 69), on a tendance sous couvert d’avoir « une pratique d’adaptation permanente », de justifier chaque changement de ligne et d’orientation (auquel JLM nous a habitué) par la situation qui elle-même changerait. En résumé, l’impression que l’on a à la lecture de cet opuscule, c’est que le discours théorique a pour fonction de justifier une politique qui néanmoins n’a rien de nouveau, une politique qu’on désigne souvent comme bonapartiste et populiste (et pas seulement en Amérique latine).
Un abandon de la lutte des classes
Les rédacteurs et rédactrices de « Comment faire ? » nous disent utiliser le matérialisme historique. Ce qui définit le matérialisme historique, c’est l’idée fondamentale de Marx, « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé ».
Or l’idée centrale de « Comment faire ? » c’est que le 21ème siècle est en profonde rupture avec les 19ème et 20ème siècle du fait de l’émergence de la civilisation urbaine qui modifie la conscience de ceux qui y vivent. On peut lire (page 10) : « contrairement à la classe ouvrière, le peuple ne se définit pas uniquement par sa place dans la production marchande : il s’agit d’un “agrégat social” dont la coagulation politique vient de sa dépendance à l’ensemble du processus de circulation par lequel se réalise concrètement l’accumulation capitaliste ». Un peuple dont les auteurs de cette brochure ont « identifié sa dépendance aux réseaux du collectif comme ceux de l’eau, de l’électricité, de l’alimentation… Notre travail inclut donc aussi l’identification de nouveaux types de rapports sociaux, culturels et interpersonnels, issus de l’individuation caractéristique de notre époque ». Le but de « Comment faire ? » est de démontrer que LFI est le seul parti adopté au 21ème siècle. Sans le dire, les auteurs de cette brochure opèrent au passage une vraie rupture avec la conception marxiste de la lutte des classes, qui désigne l’opposition qui existe entre classes sociales du fait des conditions de production et de répartition de la valeur produite par les travailleurs. C’est leur droit. Mais reconnaissons que le concept d’“agrégat social” est suffisamment flou ( « L’agrégat est un ensemble à bords flous » peut-on lire page 36), pour justifiertoutes les pratiques de LFI comme porte-parole d’un peuple aux contours à géométrie variable en fonction des priorités de l’heure définies par le noyau dirigeant de LFI.
On peut aussi lire (page 36) : « Le salariat comme classe sociale et le capitalisme comme mode production ont généré une nouvelle entité sociale : le peuple ». Comprenne qui pourra…en tous les cas, pas moi.
Le terme de salariat n’est donc pas totalement évacué dans le document de LFI, mais il n’est nulle part question de concevoir les salariat (plus de 90% de la population active dans un pays comme le nôtre) comme le prolétariat moderne, c’est-à-dire celles et ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre, qui par leur travail produisent les richesses sans en avoir en retour la part qu’elles et ils méritent. Pour Jean-Luc Mélenchon et ses amis, l’opposition Capital / Travail ne structure plus le cadre théorique de leur pratique.
Une analyse univoque de numérique et des réseaux sociaux
Il ne s’agit pas de sous-estimer la révolution numérique en cours (y compris ses conséquences au sein même des processus de production, curieusement pas analysées par cette brochure). Pour autant les auteurs vont jusqu’à écrire que les jeux vidéo « sont un nouvel espace de la formation de la conscience de soi » ! Des paragraphes entiers pour expliquer que les moyens technologiques ont créé un « nouvel espace-temps », qui est alors le fondement et la justification de la forme d’organisation des insoumis : « les systèmes de communication internes et avec la société…sont en réalité l’organisation elle-même ». (Page 53). Et si on n’avait pas compris, « le centre de gravité du monde militant numérique n’est plus dans la connexion des personnes “pour donner son avis ”. Il est dans l’action à engager » (page 57). La seule crainte à avoir aux yeux de LFI c’est une possible censure des Gafam.
Il n’y a pas un mot sur l’enfermement que peuvent créer les réseaux sociaux, rien non plus sur la nécessité de la lecture de livres et de journaux, alors que pour toute personne attachée à l’éducation populaire a à cœur de favoriser et d’inciter à la lecture pour s’ouvrir sur le monde et former par soi-même son propre point de vue. Le numérique et les réseaux sociaux sont portés aux nues dans ce qui veut être un ouvrage théorique de LFI, étrange aveuglement !
Une sous-estimation totale du rôle et de l’importance des syndicats :
Pour LFI, le mouvement ouvrier a échoué. Cette affirmation est l’intitulé d’un paragraphe dans le chapitre « les leçons du passé (page 30). « Le parti et la classe qui devaient être les accoucheurs du socialisme par l’histoire ont donc échoué dans cette tâche ». De plus « il ne reste plus rien des conditions matérielles et culturelles rendant possibles les partis de classe ». Qu’en est-il des syndicats, une des formes majeures du mouvement ouvrier organisé ? « Tout l’environnement syndical a été pulvérisé par la contre-révolution dans les statuts salariaux, les vagues de répression et une crise de légitimité au moins aussi intense que celle frappant les partis eux-mêmes ». Heureusement LFI armé de la théorie du peuple-agrégat social et du numérique est alors le seul « mouvement » adapté au 21èsiècle. « les réseaux sociaux sont devenus le principal moyen de communication avec le continuum politique populaire » (page 59).
On comprend mieux les raisons qui amènent LFI à sous-estimer totalement voire, en pratique, à mépriser les organisations syndicales de salarié.e.s. Il est même écrit« le mouvement peut être analysé comme un état du peuple lui-même » (page 47). Rappelons que « mouvement » c’est le nom que se donne LFI dans tout ce texte, pour bien montrer la rupture avec la « vieille » forme parti.
Dans un paragraphe intitulé « l’osmose », LFI donne l’exemple du système des caisses de grève inauguré par LFI « en inaugurant le système des caisses de grève solidaires, les insoumis ont franchi une étape et créé un nouveau vecteur d’osmose », osmose entre le mouvement social et le mouvement politique. Osons rappeler à Jean-Luc Mélenchon que les caisses de grève sont une vieille pratique bien connue dans le « vieux » mouvement ouvrier !
LFI concède que LFI peut mettre ses forces militantes en lien avec les associations et les syndicats « soit parce que ces dernières en sont les organisatrices et acceptent d’être aidées, soit parce que le mouvement va leur proposer de prendre en charge l’organisation logistique de l’action et se mettre à leur service ». (page 63)
Les théoriciennes et théoriciens de LFI ignorent tout dans leur brochure du rôle irremplaçable des syndicats dans la défense quotidienne des intérêts « matériel set moraux » de millions de salariés, tout en étant un lieu d’éducation populaire et de formation de la conscience de classe. Laisser croire que LFI (qui n’est finalement qu’un parti politique et non « un état du peuple lui-même ») peut à lui seul jouer ce rôle est assez ahurissant.
La révolution sociale remplacée par la révolution citoyenne
Il n’est pas facile de bien cerner ce concept clé pour les théoriciens de LFI. « La révolution citoyenne n’appartient pas au mouvement. Ce n’est pas un projet. C’est un fait qui s’auto-réalise » (page 63). Trois phases de la révolution citoyenne sont présentées : « La première est «instituante», c’est le moment où le peuple entre en mouvement », la deuxième est “ destituante ” (du pouvoir et de ses agents », la troisième est “ constituante ”. Comment une révolution démocratique se transforme-t-elle en révolution sociale (mettant en cause les tenants du Capital) ? Tout cela est évacué par nos contributeurs insoumis.
La révolution citoyenne « se conclut politiquement dans la tenue d’une assemblée constituante reformulant l’ensemble des institutions du pays concerné au service des objectifs écologiques et sociaux de la révolution ». Certes, mais n’y a-t-il aucun enseignement à tirer, par exemple, du projet de constitution issu d’une assemblé constituante au Chili, finalement rejeté par un majorité d’électrices et d’électeurs chiliens ?
La démocratie, notion pourtant essentielle, évacuée voire combattue
Je ne m’étendrai pas ici sur la question de la démocratie quitte à y revenir dans un autre article, car cette question est centrale pour toutes celles et tous ceux qui sont attachés à l’histoire du socialisme. Il est à ce propos étrange , par exemple, que l’analyse de la dégénérescence de l’URSS et de ses satellites esquive la question essentielle de la démocratie aussi bien dans le Parti, que dans la société soviétique (page 30).
« Comment faire » ne fait que justifier d’un point de vue soi-disant théorique ce que chacun sait à ce propos de la pratique de LFI. On a beau lire (page 79) « le moyen préfigure la fin : la révolution est citoyenne si son acteur l’est », il est aussi écrit (page 69) : « le but de la démocratie est de trancher entre des propositions contraires…au contraire dans une organisation politique unie sur son programme il s’agit de construire des consensus ». Oui mais…même quand on est uni sur un programme, il évident que des points de vue différents peuvent émerger, non ? Alors ? Les adhérentes et adhérents sont-ils appelés à trancher pour telle ou telle option ? Ou bien ceux qui ont une opinion divergente doivent-ils se taire ou démissionner ? On sait que les divergences ont toujours conduit à des scissions-expulsions dans une organisation active au sein de LFI à savoir le POI (ex-OCI). Plus récemment, on comprend pourquoi Jean-Luc Mélenchon a préféré purgé son mouvement de dirigeantes et dirigeants expérimentées tels Autain, Corbière, Garrido, Ruffin et Simonnet.
Quant à celles et à ceux qui pensent que les polémiques créées à intervalles réguliers par des propos de Jean-Luc Mélencon seraient essentiellement dues à son (mauvais) caractère, sachez que « la provocation et la mise en scène de la conflictualité sont des outils utiles et
productifs. Toutes les séquences de combat de ce type ont donné dans la durée des résultats éducatifs de haut niveau » (Page 86) ». Pour ma part j’en doute.
(1) un autre article serait sans doute nécessaire pour revenir par exemple sur l’histoire du mouvement ouvrier vue par LFI, ou bien sur les questions de démocratie et de fonctionnement d’une organisation qui se veut au service de l’émancipation humaine).
(2) Les Thèses sur Feuerbach (Marx 1845)