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Crise économique et sociale : avancer des réponses de gauche

Écrit le 6 mai 2020 par Éric Thouzeau

J’ai participé à un débat en ligne sur « la crise économique et sociale » avec Isabelle Amaglio-Terrisse (LRDG), Frederic Boccara (PCF), Luc Carvounas (PS), David Cayla (économiste), Rayah Metchouh (Génération.s), Adrien Quattenens (LFI), Marie-Noëlle Lienemann (GRS). Pour préparer ce débat, j’ai écris une note que je reproduis ci-dessous. Le débat est à retrouver sur la page facebook de GDS (gds.ds).

Les alertes des  scientifiques ignorées :

Depuis près de 20 ans, les scientifiques le disent : les bouleversements des écosystèmes, notamment à cause de la déforestation et de l’urbanisation, perturbent l’habitat de la faune sauvage et suscitent la circulation de nouveaux virus. De même une certaine agriculture et la prolifération d’élevages industriels ont fait des sols et de l’eau des dépôts de déchets. Tout cela  facilite les zoonoses, des maladies transmises aux hommes par les animaux.

L’extrême dangerosité de la mondialisation néolibérale

C’est la première fois qu’une pandémie s’est répandue avec une telle rapidité. C’est le résultat d’une circulation sans entraves des capitaux qui a suscité une circulation maximum des marchandises et des humains à travers le monde. Les faiblesses du capitalisme contemporain apparaissent alors crument du fait d’une mondialisation de la production : avant même l’arrivée de la pandémie en Europe, l’arrêt de l’économie en Chine a eu des répercussions immédiates ici. Les économies locales et nationales ont perdu toute autonomie, avec une dépendance assumée à l’égard des fournisseurs situés à l’autre bout de la planète.

C’est là le  résultat d’une économie mue par la finance, à la recherche du profit maximum, au prix d’un éclatement des chaînes de production,  des chaînes de valeur, pour tirer parti de la faiblesse des coûts salariaux dans certaines parties du monde. Les multinationales ont mis les différents États en concurrence.  La plupart des États n’ont plus eu, dès lors qu’une seule obsession « attirer les capitaux ». Macron est la personnification de ce mantra. « Attirer les capitaux » n’a d’autre signification, pour les néolibéraux de son acabit, que la réduction ou la stagnation des salaires, des coupes claires dans la protection sociale, le droit du travail, les retraites, le nivellement vers le bas de normes environnementales…

Un capitalisme déjà en crise

La pandémie est aussi un révélateur, un accélérateur de la crise du capitalisme contemporain. Un ralentissement économique était déjà largement à l’œuvre avant même la pandémie et touchait tous les continents, notamment l’Union européenne dont la locomotive économique, l’Allemagne, subissait même une baisse de 0,1 % de son PIB au 2ème trimestre 2019. L’économie capitaliste se heurtait à un roc : la stagnation des gains de productivité du travail. Ces gains s’élevaient à 5 % par an durant les 30 années pendant lesquels dominait le « fordisme » dans les économies développées. Aujourd’hui, ce taux n’est qu’un peu supérieur à 1 % et les pays émergents qui devaient prendre les relais voient, eux aussi, diminuer rapidement leurs gains de productivité.

Les leçons de la crise de 2008 ont été oubliées : la finance a continué à dicter sa loi, la spéculation et les bulles financières n’ont cessé de croître. Le rachat d’actions s’est développé, la distribution de dividendes a explosé (notamment en France), la technique financière de titrisation a repris son cours, les dettes privées (notamment celles des grands sociétés) ont atteint des sommets. La question que beaucoup d’économistes se posaient n’était pas de savoir si une crise financière allait éclater mais quand elle allait se produire. La pandémie n’est pas arrivée dans un ciel serein mais en plein orage.

L’idéologie macronienne s’est effondrée

Dans le récit de la classe dominante, particulièrement mis en avant par le bloc bourgeois qui a porté Macron au pouvoir, chacun était responsable de sa santé, de sa vie, de sa réussite scolaire. L’État ne pouvait pas tout, la « main invisible du marché » organisait au mieux le monde, il fallait constamment rassurer les marchés financiers, la dette publique pèserait sur les générations futures, l’argent magique n’existait pas, il y avait ceux qui avaient réussi et ceux qui n’étaient rien.

La crise actuelle met ce récit en lambeaux. L’absence de masques, de tests, de lits, de respirateurs, de médicaments ne dépendait pas de la responsabilité de chacun mais des politiques qui ont, avec constance, affaibli l’hôpital public. Le marché est incapable de faire face à la crise, c’est l’État qui le fait. Des centaines de milliards « d’argent magique », de dettes publiques sont dépensés pour sauver l’économie capitaliste. Le confinement des élèves met en évidence la fracture numérique. La « mondialisation heureuse » empêche notre pays  de disposer de moyens élémentaires pour faire face à la pandémie : ils sont fabriqués ailleurs, là où ils coûtaient tellement moins cher…(*).

Nous n’oublierons pas la politique des gouvernements néolibéraux successifs, depuis près de 20 ans, qui a abouti à la totale impréparation de notre pays devant la pandémie et au fiasco que nous subissons dont nous subissons les effets depuis trois mois. La bande à Macron porte une lourde responsabilité ! De janvier à mars 2020,  le gouvernement disposait d’informations… mais Édouard Philippe a préféré décider  d’un 49-3 sur le projet de retraite à points, à l’issue de la réunion d’un Conseil de défense, soi-disant consacré au coronavirus !

Pendant la crise, la lutte des classes se poursuit

Le gouvernement a continué à faire ce qu’il a toujours fait : voler au secours des entreprises et surtout des plus grandes sans véritables contreparties sociales et écologiques. Et il a aussi attaqué à nouveau le droit du travail avec des ordonnances permettant jusqu’à 60 heures de travail, des journées de 15 heures, la remise en cause du repos dominical.

Le patronat a déjà averti : « il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire». Le gouverneur de la Banque de France lui aussi le dit : «le traitement des dettes héritées de la crise supposera nécessairement un effort budgétaire rigoureux avec des dépenses publiques enfin plus sélectives». Le ministre de l’économie va dans le même sens : «Il faudra faire des efforts pour réduire la dette». Sa secrétaire d’Etat va droit au but en affirmant qu’il faudra «travailler plus que nous ne l’avons fait avant».

Comme toujours, la lutte entre le Travail et le Capital va faire rage : qui va payer la crise ? Toute idée d’union nationale dans un tel contexte n’a donc aucun sens.

Des mesures d’urgence sont indispensables

Depuis le début du confinement, on a pu constater le développement d’actions de solidarité citoyenne, associative et syndicale. Face à l’incurie gouvernementale, les syndicalistes ont été particulièrement actifs pour imposer que les salariés au travail soient protégés. De nombreuses associations ont organisé la solidarité (distribution de repas, fabrication de masques…). La mobilisation des salariés en première ligne (soignants, caissières, routiers, etc.) a été exceptionnelle. C’est sur cette énergie qu’il faut s’appuyer pour gagner sur des revendications immédiates et indispensables.

La récession économique va entraîner dans les entreprises des batailles autour des salaires, de la durée et du partage du travail, des licenciements.

  • Tout d’abord des masques gratuits pour toutes et tous
  • Redonner les moyens aux inspecteurs du travail (défendre Anthony Smith)
  • 300 euros d’augmentation pour tous ces salariés en première ou deuxième ligne. Pas des primes, mais des augmentations de salaire.
  • Augmenter le SMIC, débloquer la valeur du pont d’indice dans la Fonction publique.
  • La question de la durée du travail va devenir centrale : le chômage a déjà augmenté de 7% en un mois ! Réduction du temps de travail pour le partager !
  • Abroger la réforme de l’assurance chômage décidée par la loi du 5 septembre 2018 qui diminuait les droits des allocataires,
  • Interdire tous les licenciements ainsi que le versement de dividendes.
  • Maintenir des contrats de travail pour les intérimaires, saisonniers, CDD, contractuels de la Fonction publique et former et recruter immédiatement !
  • Renforcer d’urgence l’hôpital public. En finir avec l’hôpital entreprise. 5 milliards immédiatement !
  • Reconstruire un service public des Ehpad
  • Réorienter les ressources fiscales du Crédit d’Impôt Recherche vers la recherche publique
  • Mettre en place des commissions départementales appuyées sur les préfets, l’administration fiscale et les Directions régionales du travail (DIRECCTE), et sur la Banque publique d’investissement, avec des représentants des organisations de salariés, pour contrôler et orienter les choix des banques dans le financement des entreprises

Des mesures d’urgence pour les jours d’après

La fin du confinement ne doit pas déboucher sur des politiques de rigueur comme après la crise financière de 2008 qui ont mené à la faillite actuelle.

  • Relocaliser la production des médicaments des grands groupes pharmaceutiques et contrôler leurs profits gigantesques. Il faut soustraire la production et la recherche pharmaceutique à la logique de concurrence et de profit.
  • Soutenir les filières industrielles qui nécessitent une relocalisation en refusant que cette relocalisation se fasse en abaissant les salaires et la protection sociale pour rendre la France « attractive » et attirer les capitaux.
  • Renforcer les services publics en veillant tout particulièrement à leur retour dans les quartiers populaires, les zones rurales et périurbaines.
  • Recruter des personnels, sous statut afin d’augmenter la présence d’adultes par élève dans les établissements scolaires. L’accès à Internet doit être traité comme un service essentiel public et non marchand. Un total réengagement de l’État dans ce secteur est indispensable. Parallèlement accélérer la recherche pour une sobriété du numérique
  • Etablir l’égalité salariale entre les femmes et les hommes : dans la pandémie,  les femmes ont été en première ligne, soignantes, enseignantes ou caissières, comment tolérer encore que leurs salaires soient plus bas ?
  • Rendre responsables juridiquement, financièrement, économiquement  les grandes entreprises donneuses d’ordre pour toutes les entreprises sous-traitantes auxquelles elles font appel.
  • Déployer un plan national d’accueil des immigrés

Répondre à la crise sanitaire demande la mise en œuvre de la transition de notre économie vers un autre modèle de développement social et écologique, tout en ne faisant plus confiance à l’investissement privé.

  • Déployer un plan massif d’investissement public de rénovation énergétique des logements ainsi qu’un plan tout aussi massif de logements sociaux d’urgence pour les démunis.
  • Remettre en cause le modèle agricole dominant. La crise montre l’importance des circuits courts. Il s’agit de privilégier des formes d’agriculture paysanne, durable, biologique dans le but de  respecter  l’environnement naturel et la biodiversité.
  • En finir avec les traités de libre-échange qui, tel le CETA (accord entre l’UE et le Canada), nivellent vers le bas nos normes sociales, sanitaires et écologiques.
  • Rationaliser les transports. Tout comme  la santé, l’école, et d’autres services publics, le transport ferroviaire fait partie « des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché » (dixit Macron). La SNCF doit redevenir un service public efficace pour le maillage des territoires. Développer le ferroutage comme alternative aux transports routiers..

Chercher l’argent où il est :

  • en accroissant le nombre de tranches de l’impôt sur le revenu,
  • en augmentant la contribution des tranches les plus élevées,
  • en  augmentant les droits des grosses  successions,
  • en abrogeant les exonérations de cotisations qui minent les caisses de la Sécurité sociale,
  • en rétablissant l’ISF et en le complétant par un impôt exceptionnel « 2020 pandémie »,
  • en interdisant de verser des dividendes aux actionnaires pour les entreprises recevant une aide publique.
  • en taxant tous les profits non réinvestis,
  • en taxant à 90 % tout salaire ou revenu supérieur à vingt SMIC,
  • en mettant en place un vaste plan de lutte contre la fraude et l’optimisation fiscale…

 


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