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Préserver la biodiversité pour sauvegarder l’humanité

Écrit le 11 juillet 2017 par Éric Thouzeau

Depuis plusieurs années, de nombreux scientifiques s’alarment du déclin accéléré de toutes les espèces d’insectes. Outre l’effondrement des populations d’abeilles domestiques, ils font état, par exemple, d’une disparition progressive des insectes et des oiseaux des champs. Je reproduis ici un article que j’ai écrit pour la revue Démocratie&Socialisme n°246 (été 2017).

« Jusque dans les années 1990, le pare-brise des voitures était constellé d’impacts de bestioles. Il est aujourd’hui, le plus souvent, immaculé » (1).Un article récent de la revue Science pose la question : « Mais où sont passés tous les insectes ? ». En 25 ans, les quatre-cinquièmes des insectes d’une réserve allemande ont disparu. En cause, les insecticides systémiques dits « néonicotinoïdes », qui représentent 40 % du marché mondial des insecticides agricoles (2,6 milliards de dollars). Pulvérisés ou appliqués en traitement des sols depuis le milieu des années 1990, ils ne sont pas absorbés en une seule saison végétative. Ils polluent ainsi massivement les cours d’eau, les sols et les plantes.

Lobbying des agro-industriels

La raison invoquée par les industriels qui commercialisent ces produits, c’est que c’est indispensable pour augmenter la production agricole et nourrir un maximum d’êtres humains. Or des chercheurs de l’université d’Helsinki ont observé que « la culture de la navette (un oléagineux proche du colza) voit ses rendements décroître depuis 1993 » et que « c’est dans les zones où l’usage des néonicotinoïdes a été le plus intense que le déclin des rendements est le plus important» (1). Des cultures insensibles à la raréfaction des insectes (orge, blé…) ne souffrent pas de telles chutes de productivité. Pour les agronomes finlandais « seule l’adoption des insecticides néonicotinoïdes (…) peut expliquer cette baisse de rendements (…) par le biais d’une perturbation des services de pollinisation par les insectes sauvages ».

Pendant ce temps, les fabricants de ces substances continuent leur travail de lobbying des instances européennes pour défendre les profits qu’ils tirent de la commercialisation de produits manifestement dangereux. Malgré plus d’un demi-siècle de scandales sanitaires, rien ne semble arrêter, par exemple, la firme Monsanto le géant américain des phytosanitaires. Elle ne recule devant aucun procédé allant jusqu’à organiser une campagne de dénigrement et de menaces contre le Centre international de recherche contre le cancer (CIRC) qui a osé déclarer le glyphosate, principe actif du déherbant Roundup de Montanso, cancérogène pour l’animal et « cancérogène probable » pour l’homme (2).

Sixième extinction de la biodiversité

Le terme de biodiversité est encore mal appréhendé par le grand public. Il est vrai qu’il peut apparaître un peu fourre-tout. La biodiversité renvoie à la diversité des organismes vivants, et plus particulièrement à l’interaction entre les différents organismes vivants, qu’il s’agisse de la faune, de la flore, des bactéries, des gènes… L’être humain fait donc partie de la biodiversité. Notre préoccupation, ce n’est pas de sauver notre planète, qui certainement a encore plusieurs milliards d’années devant elle, mais bien de sauvegarder les conditions d’existence et de survie de l’humanité.

Les scientifiques disent que nous connaissons la sixième extinction de la biodiversité. De nombreuses espèces disparaissent et cela se produit très rapidement. Cette extinction est incontestablement due aux activités humaines (pollution, dérèglements climatiques…). La biodiversité actuelle peut pratiquement disparaître comme cela aurait été le cas dèjà cinq fois dans l’histoire de notre planète. Une autre biodiversité renaîtrait certainement… mais ce n’est pas sûr que l’humanité en fasse partie. Bien sûr, dans une période marquée par un chômage de masse, et alors que les dotations de l’État aux collectivités locales baissent, agir pour la préservation de la biodiversité (créer un crapauduc, préserver les tritons crêtés par exemple) peut ne pas apparaître comme une priorité. Pourtant, ce dont il est question c’est bien de la préservation des conditions de la pérennité de l’espèce humaine.

Trop longtemps, nous nous sommes contentés de dire que l’être humain avait dominé la nature. Avec le philosophe marxiste critique Walter Benjamin, nous devons maintenant penser que la technique « n’est pas la domination de la nature, mais maîtrise du rapport entre la nature et l’humanité ».

Eric Thouzeau

 (1) Le crépuscule des insectes Stéphane Foucart Le Monde du 30 mai 2017 

(2) Monsanto papers : les leçons d’une enquête Le Monde 3 juin 2017

(3)  Sur le planétarium, IV, p. 146-148 [Sens unique, p. 226-229].  Walter Benjamin (1892-1940)


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