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Images du travail

Écrit le 1 octobre 2014 par Éric Thouzeau

Imagette-CouvLe Centre d’Histoire du Travail (CHT) de Nantes publie courant octobre un livre de Xavier Nerrière intitulé « Images du travail » rassemblant plus d’une centaine de photographies issues des  archives du CHT. À travers ces photographies, l’objectif du livre est de s’interroger sur la façon dont les ouvriers s’approprient leur propre image, renvoyée par des photographies prises par des personnes extérieures aux classes populaires, mais aussi en se photographiant eux-mêmes. « Les classes dominées ne parlent pas, elles sont parlées » disait le sociologue Pierre Bourdieu. La classe ouvrière d’hier et le salariat d’aujourd’hui sont-ils nécessairement condamnés à une image sociale construite essentiellement par les représentations des dominés véhiculées par les classes dominantes ? Pour l’auteur, il est important de voir aussi comment les ouvriers se sont eux-mêmes emparés de la photographie et de leur image. Il invite à une histoire populaire de la photographie. L’ancien syndicaliste que je suis est totalement convaincu de l’intérêt de ce livre. Et parce que je suis socialiste, je pense absolument nécessaire pour le salariat de travailler à sa construction en tant que classe sociale face au Capital. Pour passer, comme le disait Marx,  de « la classe pour soi » (intérêts communs) à « la classe en soi » (avoir conscience de ces intérêts communs), cela nécessite de se représenter socialement. L’ouvrage de Xavier Nerrière y contribue. 

La présentation publique de ce livre aura lieu Jeudi  9 octobre à 18h30 à la salle d’exposition de la Maison des hommes et des techniques. J’ai proposé à Xavier Nerrière de nous présenter son livre, ce qu’il a accepté. Je l’en remercie et reproduis donc ci-dessous le texte qu’il m’a adressé. E.T.

En matière de photographie du monde du travail, nous connaissons les images de Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis ou, avant eux, François Kollar. Les plus férus pourront citer les travaux de Walker Evans et Lewis Hine aux Etats-Unis et, plus tard ceux des allemands Hilla et Bernd Becher. Mais qu’en est-il de l’image que les ouvriers, les salariés, ont d’eux-mêmes ? Comment se voient-ils, comment se photographient-ils, comment s’emparent-ils des images d’eux-mêmes réalisées par des personnes extérieures à leur milieu ?

Le Centre d’histoire du travail conserve un grand nombre d’images, certaines ont été rassemblées par des organisations syndicales ou militantes, d’autres nous ont été confiées par de simples anonymes. Mais au-delà de la diversité de leur origine, de leur statut (photos d’amateurs ou de professionnels), de leur objet, les photos collectées et conservées par le CHT ont toutes en commun leur rapport avec l’histoire sociale : le monde du travail, les conflits sociaux ou les conditions de vie des classes populaires. Ces images constituent donc un ensemble relativement cohérent. Elles se répondent les unes les autres et leur cohabitation crée une sorte d’émulation entre elles. Elles permettent de reconstituer une partie de notre histoire collective sous la forme d’un immense roman-photo populaire.

La fréquentation quotidienne de cette matière, presque vivante, m’a amené à m’interroger sur le sens de cette collection. Le CHT n’est pas un musée, nous ne sommes pas des conservateurs qui construisent une collection, nous n’achetons pas de photos. Cette collection est participative, elle est le fruit d’une succession de dépôts et de dons, une addition de volontés. Dès lors, à nos yeux, l’intérêt de ces photos ne se réduit pas à des questions esthétiques, documentaires ou techniques (qui ne sont pas des questions négligeables pour autant), car si chaque photo raconte une histoire à travers l’image qu’elle porte, le parcours qui l’a conduite jusqu’à nous aujourd’hui est presque aussi significatif que son contenu : quelqu’un a pris cette photo, quelqu’un l’a conservée, quelqu’un l’a déposée au CHT (et quelqu’un décidera peut-être de la mettre en valeur un jour). Aborder ces dimensions ouvre des perspectives d’analyse qui me semblent prometteuses en termes de connaissances sociologiques et historiques des couches sociales concernées par les documents en question : quel regard porte un individu sur son milieu, quel sens donner au fait qu’il ait photographié son lieu de travail et conservé cette image dans son album de famille ? Quel sens donner au fait qu’une famille conserve de telles images d’un aïeul disparu parfois depuis plusieurs décennies ? Et ces questions se posent également pour les fonds collectifs, conservés par les organisations syndicales ou les associations.

Souvent les photos servent principalement à illustrer un propos. Or ce livre a pour ambition de proposer une démarche exactement inverse : partir d’une masse de photographies (l’ensemble des fonds conservés par le CHT) et essayer d’en dégager les grands traits caractéristiques. Et ma seule légitimité pour ce faire repose sur le temps dont j’ai bénéficié pour m’imprégner de ces fonds, presque quinze ans. Au fil des années, j’ai pu ainsi développer une intimité avec ces images, ce qui m’apparaît suffisamment rare et précieux pour ne pas chercher à le faire partager en rendant compte d’une certaine forme de savoir qui en découle.

Enfin, ce projet ébauche ce que pourrait être une histoire populaire de la photographie : comment les classes populaires se sont-elles emparées de la photographie, et donc de leur image ? Se sont-elles laissé influencer par les grands courants de la photographie ? A travers l’observation d’une telle collection, quels sont les liens qui s’esquissent entre amateurs et professionnels, entre art et profane, entre la forme et le fond ? De fait cet ouvrage s’adresse autant aux passionnés de photo qu’aux personnes soucieuses de permettre aux classes populaires de s’emparer de leur histoire et de la représentation qui en est véhiculée, autant aux militants qu’aux esthètes.

Genèse du projet et méthode :

C’est d’abord une suggestion de l’association Entreprise et patrimoine industrielle, relayée par Laurent Huron, qui est à l’origine de ce livre. L’idée était de produire un nouvel opuscule, en partenariat avec Alain Croix, dans le cadre de la collection Carnets d’usines, sur le thème des photos d’entreprise en Loire-Atlantique… Le projet n’a pu aboutir, la collection n’existe plus, mais l’idée est restée de rédiger cet essai sur l’ensemble de la collection du CHT.

Outre ma propre connaissance des fonds et de l’histoire de l’association, je me suis appuyé sur une relecture systématique des rapports d’activité de l’association depuis sa création. Surtout j’ai réalisé, entre décembre 2011 et mars 2012, une série d’entretiens avec des personnes qui ont joué un rôle clef dans la constitution de la collection ou qui m’apparaissaient susceptibles d’en apporter un éclairage singulier : Daniel Sicard (premier salarié du Centre et véritable initiateur de la collection), Daniel Garnier et Patrick Ardois (deux animateurs du journal La Tribune dont les archives photographiques sont conservées au CHT), Gérard Douarche (ouvrier des ACB auteur de photos sur la grève de Mai 68), Jean Relet, Maurice Milpied et Gérard Tripoteau (tous trois anciens responsables syndicaux du chantier naval Dubigeon-Normandie et animateurs de l’association La Maison des hommes et des techniques) et François Baudry (ancien directeur du personnel dans le même chantier naval).

Enfin, pour éviter d’être victime d’une forme d’aveuglement dû à un éventuel déficit de culture photographique, je me suis fait accompagner tout au long de ce projet, y compris lors de certains entretiens, par Guillaume Ertaud, coordinateur éditorial de la revue Lieux communs éditée par l’école d’architecture de Nantes, qui a notamment suivi un cursus initial en histoire de l’art. Passionné de photographie, il a même été un temps photographe à la BNF.

Xavier Nerrière 

Titre : Images du travail
Sous-titre : Les collections du Centre d’histoire du travail de Nantes
Auteur : Xavier Nerrière.
Format : Album (22×28 cm), quadri, 170 pages, 160 illustrations (environ), couverture rigide.
Éditeur : Les Presses universitaire de Rennes.
Prix public : 24€.
Sortie prévue : octobre 2014.


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