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Quel projet européen pour la gauche ?

Écrit le 10 avril 2017 par Éric Thouzeau

Deux de mes amis ont organisé chez eux une « causerie » sur l’Europe (« Horizons européens dans la tourmente »). Une vingtaine de personnes y ont participé. Les regards croisés de Gérard Brovelli, universitaire spécialiste de droit public, et de moi-même avaient été sollicités. Je reproduis ici mon propos introductif. Je me suis largement appuyé sur un dossier de Politis, suite au débat que ce journal avait organisé le 14 mars entre Jacques Généreux (soutien de Jean Luc Mélenchon) et Thomas Piketty (soutien de Benoît Hamon) intitulé « Quelle Europe pour la gauche ? ». La deuxième partie fera l’objet d’un autre article.

L’Union européenne a connu plus de 60 ans sans guerre (1). Le sentiment européen a grandi chez nombre de jeunes (notamment dans la fraction de la jeunesse qui peut voyager). Malgré tout le Brexit est bien l’expression d’un sentiment contre l’Europe qui s’accroît dans la plupart des pays de l’Union, et que l’extrême-droite exploite largement. Pourtant l’Europe n’est pas responsable de tout. Il me semble faux de dire que toute politique de gauche est impossible en France du fait de l’Union européenne actuelle. En revanche il est vrai qu’elle est rendue plus difficile dans le cadre des traités européens actuels.

Ces traités n’ont cessé de prioriser la libre circulation des marchandises et des capitaux, y compris avec le reste du monde : l’Europe est une des zones du monde qui se protège le moins ! Ces traités imposent aux États membres de toujours plus libéraliser leur économie, de ne pas entraver la « libre » concurrence. Encore plus depuis l’élargissement, l’Union européenne est une zone hétérogène où le dumping social et fiscal règne en maître, l’harmonisation dans ces deux domaines étant interdite par les traités. Pour se doter d’une monnaie unique, les États ont accepté un carcan de règles budgétaires : déficit limité à 3 % du PIB, dette publique inférieure ou égale à 60 % du PIB.

L’objectif a bien été de rendre irréversibles les politiques d’austérité et de « réformes structurelles » (baisse des dépenses publiques, privatisation de services publics, réduction des droits sociaux, démantèlement du droit du travail…). L’ordolibéralisme dont se réclame la droite allemande, doctrine née dans les années 20-30 du siècle passé, veut que les politiques économiques soient réduites à l’application de normes et donc exclues du débat public et de la décision démocratique.

Nous sommes maintenant dans une situation difficilement tenable : l’euro a fédéralisé la monnaie, mais il n’y a pas de vraie coordination des politiques fiscales, pas de budget européen conséquent chargé d’une politique d’aménagement du territoire d’ampleur qui seule pourrait permettre la convergence de la productivité, des niveaux de vie et des normes sociales. On peut en quelque sorte affirmer avec Jacques Généreux : « l’Union européenne est morte en 2015 sur la gestion de la crise grecque ». C’est le devoir de la gauche de proposer une alternative à l’Europe des marchés financiers. 

Les options en débat dans cette présidentielle 

Il y a le projet de l’extrême-droite qui est bel et bien le repli national et la sortie de l’Union européenne. Sans développer tous les effets négatifs possibles d’un Frexit (une dette libellée en Francs et plus en euro peut occasionner une augmentation mécanique du taux d’endettement de la France donc une vulnérabilité plus grande face aux attaques spéculatives), il est clair que la sortie de la France de l’Union européenne (UE) sonnerait la fin de l’UE. Si pour en arriver à l’euro, des sacrifices ont été imposés depuis 30 ans aux peuples d’Europe, ce serait de nouvelles attaques austéritaires mais cette fois pour « reconquérir la souveraineté nationale ».

Pour les deux autres candidats de droite, Macron et Fillon, leurs propositions visent en fait à continuer à se soumettre à la construction libérale de l’Europe. Pour seul exemple, Macron ne croit pas qu’une harmonisation fiscale par le haut soit possible, aussi propose-t-il de baisser en France l’impôt sur les sociétés de 8 %, de 33 à 25 % !

À gauche, que ce soit chez Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, il est question de renégocier les traités. Le plan A de Jean-Luc Mélenchon, c’est « proposer une refondation démocratique, sociale et écologique des traités européens par la négociation ». Pour Benoît Hamon, il faut « un nouveau traité budgétaire : une assemblée démocratique de la zone euro (2) avec mutualisation des dettes au-dessous de 60 % du PIB, un budget européen abondé par un impôt sur les sociétés qui permettrait de financer une politique de relance sérieuse ».

On parle à gauche de désobéir aux règles européennes. Jacques Généreux dit clairement : « nous prendrons toutes les mesure – et en violation des traités – qui s’avèrent nécessaires pour appliquer notre programme ». Quant à Benoît Hamon, il parle de ne pas respecter – au moins temporairement – la règle des 3 %. Le plan B de Jean-Luc Mélenchon, c’est la sortie de l’UE (soumise à référendum). « Si nous ne pouvons pas avancer vers la renégociation des traités, la perspective de la sortie n’est pas à exclure » annonce Jacques Généreux. Pourtant au cours du débat avec Thomas Piketty, Jacques Généreux en convient : « sortir de l’euro ne réglerait aucun problème ». Benoît Hamon insiste sur « un moratoire sur le pacte de stabilité, une harmonisation fiscale,  la nécessaire véritable convergence sociale européenne et la relance de l’Europe par la transition énergétique ».

J’ajoute que nous devons construire une voie qui refuse le libre-échange généralisé tout comme le protectionnisme nationaliste. Celle d’un « protectionnisme de gauche modulé, réciproque et coopératif qui protège le salariat et la paysannerie. » (3).

Sortir l’Europe de l’austérité

Il me semble qu’il y a accord entre les deux candidats de gauche pour dire que l’enjeu prioritaire, ce n’est pas de sortir de l’Europe, mais sortir l’Europe de l’austérité. Pourquoi alors insister sur les divergences qui existent plutôt que sur les convergences… d’autant qu’en cas de défaite des deux (4), il n’y aura ni plan A, ni plan B !

Pas plus hier qu’aujourd’hui, il n’y a de voie nationale pour aller au socialisme. Je pense qu’il faut toujours prioriser l’idéal fédéraliste en se démarquant des droites xénophobes et souverainiste. En le traduisant à chaque instant, en objectifs clairs et compréhensibles : une vraie lutte contre la fraude fiscale, un plan européen d’investissements publics, sans oublier un salaire minimum européen et la nécessaire hausse des salaires. Comme le dit avec raison, la Confédération européenne des syndicats : « l’Europe a besoin d’augmentations salariales ».

(1) Des guerres se sont déroulées sur le continent européen (Balkans, Ukraine) mais pas au sein de l’UE.

(2) Cette assemblée serait composée à 80 % de parlementaires nationaux et à 20 % de représentants du Parlement européen, en proportion de la population de chaque pays et selon les équilibres politiques nationaux (Thomas Piketty).

(3) Libre-échange, protectionnisme ? Jean-Jacques Chavigné (in Démocratie&Socialisme)

(4) S’il y a maintien des deux candidatures, c’est ce qui nous pend au nez, et tous les électeurs de gauche n’auront malheureusement que leurs yeux pour pleurer le 23 avril au soir.


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